top of page

"Le Tigre" et ses réseaux : enquête sur les hommes de l'ombre

Autour de Abelardo de la Espriella et de son gourou en "marketing politique", une nébuleuse de noms

associées au narcotrafic et aux groupes paramilitaires. Montage La Nueva Prensa


À trois semaines du second tour de l’élection présidentielle, la Colombie au bord du cauchemar ? Adoubé par Donald Trump, porté par des milliards de pesos venus des grandes banques, conseillé par un gourou du marketing politique qui a "fabriqué" sa candidature, Abelardo De la Espriella bouleverse le paysage politique colombien. Les réseaux du "Tigre" rassemblent figures de la "bonne société", personnages troubles liés au narcotrafic et aux milices paramilitaires - dont le sinistre Salvatore Mancuso, responsable de dizaines de milliers de crimes, dont les victimes étaient parfois envoyées dans des fours crématoires. Autant de nostalgiques d'un "ordre" fondé sur la terreur, qui n'ont jamais digéré l'Accord de paix signé voici dix ans.

les humanités, ça n'est pas pareil.

Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : 


« Intelligent, fort et déterminé ». Lui, au moins, va « stopper l’immigration illégale » et « restaurer l’ordre ». Forcément, face à un « marxiste d’extrême gauche », il n’y a pas photo. Tardivement, mais sans surprise, Donald Trump a apporté son soutien à Abelardo De la Espriella, le candidat d’extrême droite arrivé en tête du premier tour de l’élection présidentielle en Colombie (ICI). La veille, Trump venait déjà de désigner un « guerrier MAGA » pour diriger l’Ambassade des États-Unis à Bogotá, comme on l’a déjà révélé (ICI). Jusque là candidat républicain au Sénat dans le Kentucky, Nate Morris a quelques atomes crochus avec la Colombie. Dans son entourage familial, on trouve un richissime clan texan investi dans le pétrole et le soutien au Parti républicain, ainsi qu'une dynastie politique et financière colombienne (1). Les frontières nationales comptent moins que les frontières sociales : l’ordre du monde se gère toujours mieux autour de la même table.


À en croire Trump, Abelardo De la Espriella – alias « Le Tigre » – va « restaurer l’ordre » en Colombie. Quand on voit comment le locataire de la Maison‑Blanche décline cette notion – rafles de la police de l’immigration à l’intérieur, frappes et opérations spéciales à l’extérieur, de l’Iran à la frontière mexicaine – il y a de quoi s’inquiéter.

 

En 1973 déjà, au Chili, il s’agissait de « restaurer l’ordre », prétendument menacé par l’élection démocratique d’un président socialiste, Salvador Allende. La CIA et les économistes de l’École de Chicago s’en sont chargés. On connaît la suite : seize années d’une dictature impitoyable sous la férule de Pinochet. Dans Les veines ouvertes de l’Amérique latine (1971), Eduardo Galeano raconte comment, dans tout le continent, l’ingérence américaine a pris le relais des vieux empires européens pour imposer une véritable « économie politique du sang » : Potosí, le caoutchouc amazonien, le café, la banane, puis le pétrole, autant de veines ouvertes par où la richesse a coulé vers le Nord.

 

Aujourd'hui, plus besoin de coups d'État. Les coups d’éclat suffisent, des shows télévisés de Javier Milei en Argentine aux plébiscites sécuritaires de Nayib Bukele au Salvador, des candidats trumpisés au Honduras aux campagnes de José Antonio Kast au Chili. En Colombie, quasiment personne ne connaissait De la Espriella voici encore quelques mois. Comment a-t-il réussi, en si peu de temps, un tel hold-up électoral (47 % des voix au premier tour) ?


Symbole des affaires d’Abelardo De la Espriella, la société Dominio De La Espriella, qui produit le rhum Ron Defensor, et ses partenaires

sont soupçonnés d’être au croisement de capitaux liés au narco‑paramilitarisme et de réseaux de blanchiment.

Illustration : Angie Pik, pour le média colombien indépendant Vorágine. 


Banques, contrats publics et fusils d’assaut


Les États-Unis ont montré la voie : désormais, pour remporter une élection, il faut de l’argent. Beaucoup d’argent. Pour sa campagne, bien que dépourvu de tout soutien de parti politique, De la Espriella a obtenu un prêt total de 36 milliards de pesos colombiens (environ 8,7 millions d’euros) provenant de deux des plus grandes banques privées colombiennes, le Banco de Bogotá et Bancolombia, et d’une banque espagnole, Banco Bilbao Vizcaya. En face, le candidat de gauche Iván Cepeda a pu obtenir 15 milliards de pesos (autour de 3,5 à 3,6 millions d’euros) de Confiar, une coopérative financière née dans les années 1970 sous l’impulsion de travailleurs de l’usine d’assemblage automobile Sofasa-Renault désireux de développer des mécanismes d’épargne et de crédit solidaire.

 

David Escobar Moreno, journaliste d’investigation pour El Espectador (2), a retracé l’utilisation des fonds obtenus par le candidat d’extrême droite. Au centre de ce circuit, on retrouve un nom inconnu du grand public : Benjamín Luengas Velasco, patron et représentant légal de l’agence Acomedios Publicidad y Mercadeo Ltda, qui a reçu 4,16 milliards de pesos (environ 1 million d’euros). Officiellement, il vend de la publicité et du marketing aux institutions publiques ; dans les faits, sa société sert aussi de tuyau pour irriguer la campagne.

 

Et surtout : 13 milliards de pesos (environ 3 millions d’euros) sont allés à une entreprise de la région d’Antioquia, le fief d’ Álvaro Uribe. Cette société, Industrial Party SAS, est censée organiser des événements politiques et musicaux. Mais elle a aussi travaillé pour le gouvernement d’Antioquia, présidé par un proche d’Uribe, Andrés Julián Rendón, et pour plusieurs municipalités de la région, mais aussi pour l'Institut des sports et des loisirs de Medellín, la Cour des comptes de Medellín et, encore plus étonnant, pour l’armée et pour le ministère de l’Intérieur pendant le mandat d’Iván Duque. Lors du mouvement social de 2021, cette société a diffusé sur les réseaux sociaux des vidéos qui affirmaient que les manifestations citoyennes étaient une infiltration du « castrochavisme ». On est assez loin des « événements politiques et musicaux ».  

 

Le directeur de campagne du « Tigre », qui aurait choisi cette société, est lui aussi relié à la région d’Antioquia. Il a été vice-ministre de la Défense pendant le mandat d’Ivan Duque. Et son nom apparaît dans un document de 2021 où l’actuel candidat de l’extrême droite figure comme commanditaire d’armes de gros calibre. Un média indépendant, La Nueva Prensa, vient de révéler que sous le gouvernement d’Iván Duque, une campagne systématique a été menée pour fabriquer et livrer des fusils d’assaut à des particuliers, via l’entreprise publique d’armement Indumil, une pratique explicitement interdite par un décret de 1993, qui réserve ces armes à l'usage exclusif des forces armées et de la police nationale.

 

L’enquête de La Nueva Prensa complète le pédigrée d’Abelardo De la Espriella que nous avons déjà publié (ICI). On y trouve notamment des liens avérés avec Alex Saab, homme d’affaires colombien accusé d’être un pivot du système de blanchiment de l’argent du régime chaviste au Venezuela (contrats alimentaires, sur‑facturations, sociétés écrans). Cette jonction entre réseaux uribistes colombiens, milieux d'affaires chavistes et circuits de blanchiment transnationaux ne manque pas de sel lorsque l’on sait que le régime de Chavez puis de Maduro au Venezuela est régulièrement brandi comme épouvantail par la droite colombienne.

 

La proximité avec l’ancien président Álvaro Uribe n’est plus à démontrer. Ici, on apprend de surcroît que De la Espriella est impliqué dans un vaste système d’écoutes illégales (« chuzadas ») et de dossiers tordus montés par les services de renseignement contre des opposants, journalistes et magistrats à l’époque d’Uribe. L’article recense plusieurs épisodes où De la Espriella et son entourage auraient orchestré des campagnes de diffamation, intimidations ou menaces contre des journalistes, magistrats et lanceurs d’alerte, via médias, réseaux sociaux et procédures judiciaires répétées.

 

Est enfin évoqué tout un système, largement invisible pour le grand public, de « portes tournantes » entre cabinets d’avocats, contrats d’État, entreprises parapubliques et campagnes politiques. Soupçons de favoritisme, surfacturation ou conflits d’intérêts : voilà donc celui qui devrait « restaurer l’ordre en Colombie ».


Carlos Suárez Rojas, le « cerveau » de la campagne d’Abelardo De la Espriella
Carlos Suárez Rojas, le « cerveau » de la campagne d’Abelardo De la Espriella

Le « cerveau » de la campagne

 

Il faut encore s’intéresser au profil de Carlos Suárez Rojas, le « cerveau » de la campagne d’Abelardo De la Espriella, déjà évoqué dans le reportage de La Silla Vacia que nous avons traduit et publié. Son agence de « marketing politique », Estrategia & Poder (Stratégie & Pouvoir), a officiellement reçu 2,894 milliards de pesos colombiens (environ 700 000 euros).

 

Avocat de formation, spécialisé en droit pénal, il a fait ses études à l’Universidad Externado de Colombia et à l’Universidad del Rosario, deux « prestigieuses » universités privées de Bogotá, réservées à l’élite bourgeoise, avant de compléter sa formation par un post‑grade en droit à l’université de Salamanque, l’une des plus anciennes universités publiques d’Europe. En Colombie, pouvoir se payer de telles études n’est pas donné à tout le monde : à l’Universidad Externado de Colombia, le coût total du programme de droit peut atteindre10 000 à 13 000 dollars, alors qu’à l’Universidad del Rosario un semestre de licence (hors médecine) se situe fréquemment entre 2 500 et 4 000 dollars. Mais on ne sait strictement rien des origines familiales de Carlos Suárez Rojas ; lui-même est d’un mutisme total sur le sujet, et les portraits parus dans la presse ne mentionnent pas l’identité ou la profession de ses parents, ni un éventuel nom de famille « dynastique » qui le rattacherait à un clan politique ou économique identifié. Il n’y a, curieusement, aucun article Wikipédia à son nom, même son année et lieu de naissance demeurent introuvables.

 

En 2015, il fonde à Bogotá l’agence de conseil politique Estrategia & Poder, fer de lance de l’actuelle campagne présidentielle du « Tigre ». À peine un an plus tard, il fait partie à Washington des finalistes des Napolitan Victory Awards, qui récompensent notamment les meilleures campagnes de marketing et de communication politiques (3).

 

À l’époque, Carlos Suárez Rojas a déjà mis sa vocation de « gourou du marketing politique » au service du Parti social d’unité nationale (Partido de la U), principale formation de l’« uribisme » dans les années 2005-2010. Il orchestre ensuite des campagnes encore plus marquées à droite, comme celles de l’ancien Procureur général Alejandro Ordóñez Maldonado, catholique intégriste qui revendique un agenda moral conservateur centré sur la défense de la famille « traditionnelle », vigoureusement opposé à l’accord de paix avec les FARC ; et celle d’Álex Char Chaljub, maire de Barranquilla, héritier de l’un des clans les plus puissantes de la côte caraïbe, cité dans plusieurs affaires de corruption et de fraude électorale.

 

Récemment, Carlos Suárez Rojas a en outre réussi l’exploit de faire élire au Sénat, au printemps dernier, Enrique Gómez, leader du parti d’extrême droite Salvación Nacional qui a réuni 3,64 % des voix (4). Estrategia y Poder a facturé sa « prestation » 1,86 milliards de pesos (environ 440 000 euros), ce qui en fait l’une des campagnes les plus coûteuses qu’ait jamais connue la Colombie pour une élection sénatoriale.

 

Carlos Suárez Rojas ne se limite pas à la communication politique. Il s’est lié à un « entrepreneur de style » dont les deux produits phares sont un « vin d’auteur » issu du terroir toscan, en Italie – le vin Fratellone –, et une « œuvre d’art faite rhum » produite au Panama – le rhum Defensor –. Le nom de cet « entrepreneur de style » au goût raffiné ? Alberdado De la Espriella. Revendiquant « l’art de mettre en bouteille » et avec de tels joyaux, auxquels il faut ajouter immobilier, vêtements et restaurants (comme le piano‑bar Místico à Miami), il s’est ainsi fabriqué une image de « self-made man » qui a réussi dans l’univers du luxe.

 

Une belle success-story joliment mise en scène pour plaire en Colombie. La réalité est un peu différente. Une enquête de La Silla Vacia a mis en lumière la fragilité d’une « empire » économique de taille plutôt modeste, mais fortement surendetté. Et surtout, cette même enquête, publiée en janvier dernier (ICI) révèle, parmi les actionnaires du « conglomérat », qui comprend environ 35 entreprises en Colombie, Panama et États‑Unis, une nébuleuse de personnalités liées au narcotrafic et au paramilitarisme. Parmi beaucoup d’autres, on trouve ainsi Juan Olivella Pavajeau, entrepreneur dont le nom est mêlé aux confiscations de terres et à des conflits socio‑environnementaux dans le département du Cesar, beau-fils de Hugues Manuel Rodríguez, parrain de groupes paramilitaires dans cette même région du Cesar.

 

Dans cette sphère, il y a encore Elisa Rodríguez, associée de Fermín Ovalle Isaza, extradé et condamné aux États‑Unis pour blanchiment de 800 000 dollars de narcotrafic, ainsi que plusieurs membres de cette famille, dont un certain « Comandante Barbie » de sinistre réputation (expulsion de terres, meurtres de paysans, etc.). En 2013, De la Espriella a acquis un terrain sur une concession minière détenue par Drummond, filiale d’un groupe américain, qui jouxte un ranch (El Carmen), où opérait une base paramilitaire et où des meurtres et autres crimes ont été commis, selon les archives judiciaires et les rapports du Centre national de la mémoire historique (voir ICI une enquête récente du média indépendant Vorágine, spécialisé dans l’investigation sur les droits humains, la corruption et les abus de pouvoir).

 

Dans cette région, les paramilitaires ont fait irruption au milieu des années 1990 et ont « signé » leur arrivée par un premier massacre collectif, le 23 septembre 1996, à Becerril, là même où De la Espriella a acheté son terrain. Une vingtaine de paysans, avec femmes et enfants, ont été enlevés et sauvagement assassinés. Les exactions ont duré plusieurs années, au moins jusqu’en 2002. Les paramilitaires ne faisaient pas dans la dentelle : éventrations, décapitations, violences sexuelles, etc. Jhon Jairo Esquivel Cuadrado, l’un de leurs chefs les plus assidus, auteur à lui seul d’au moins 13 massacres commis vers l’an 2000, se faisait appeler « El Tigre ». C’est aussi le surnom choisi par De la Espriella pour sa campagne électorale. Simple coïncidence ? « Nous allons bâtir une nation libérée des bandits », proclame-t-il à qui veut l’entendre. Il ne parle évidemment pas des bandits et criminels de haut vol qui pullulent dans son entourage.


Abelardo De la Espriella (à gauche) et Salvatore Mancuso, ex-commandant du groupe paramilitaire des Autodéfenses Unifiés de Colombie (à droite)
Abelardo De la Espriella (à gauche) et Salvatore Mancuso, ex-commandant du groupe paramilitaire des Autodéfenses Unifiés de Colombie (à droite)

L’ombre de Salvatore Mancuso, architecte de la terreur

 

« Derrière tout cela [les massacres commis dans le département de Cesar] se trouvait Salvatore Mancuso, allié à plusieurs éleveurs de bétail de la région par le biais de coopératives de sécurité et de surveillance privées connues sous le nom de Convivir », écrit la plateforme d’investigation Verdad abierta (ICI). Après la mort de Pablo Escobar en 1993, le champ du narcotrafic se recompose autour d’autres cartels et d’alliances avec des acteurs armés ; Mancuso et d’autres chefs paramilitaires deviennent à leur tour des barons du narcotrafic. Mais ce sont avant tout des considérations idéologiques qui caractérisent Salvatore Mancuso lorsqu’il devient commandant de premier plan des Autodefensas Unidas de Colombia (AUC), fédération paramilitaire d’extrême droite créée officiellement en 1997 pour lutter contre les guérillas et protéger grands propriétaires et intérêts économiques, notamment de sociétés minières.

 

Commandant en chef des AUC, il fut un véritable architecte de la terreur. À la tête de plusieurs blocs paramilitaires (Catatumbo, Córdoba, Norte), Mancuso dirige des structures qui laissent « une traînée de mort, de torture, de disparitions forcées et de spoliation des terres derrière elles, en particulier contre des paysans accusés de sympathies avec la guérilla », écrit Cecilia Orozco Tascón dans une chronique pour El Espectador (ICI). La justice colombienne et les commissions de vérité instituées par l’Accord de paix signé en 2016 entre le gouvernement colombien et les FARC lui attribuent plusieurs milliers d’homicides et des dizaines de milliers de crimes (massacres, viols, déplacements forcés, tortures), tout en soulignant que le chiffre réel, compte tenu des disparitions non encore résolues et des corps jamais retrouvés, est bien plus élevé.

 

Arrêté et extradé en 2008 vers les États‑Unis pour narcotrafic, il y a purgé une peine de prison avant d’être renvoyé en Colombie en 2024 dans le cadre des mécanismes de justice transitionnelle. Depuis sa collaboration avec la Juridiction spéciale pour la paix (JEP), Mancuso a livré des témoignages spectaculaires sur les liens entre les AUC, l’armée et des élites politiques. Il affirme notamment que ses unités ont participé à l’assassinat de l’humoriste Jaime Garzón, aux « faux positifs » (civils exécutés puis présentés comme guérilleros tués au combat) et à des opérations qui auraient contribué aux victoires présidentielles d’Andrés Pastrana (1998) et d’Álvaro Uribe (2002).


Au premier plan, Salvatore Mancuso, chef des AUC, dans un camp d’entraînement à Tibú, le 10 décembre 2004. Photo León Darío Peláez / Revista Semana
Au premier plan, Salvatore Mancuso, chef des AUC, dans un camp d’entraînement à Tibú, le 10 décembre 2004. Photo León Darío Peláez / Revista Semana

À lire : "L’histoire de Salvatore Mancuso, criminel devenu gestionnaire de paix", publié le 28 février 2024

 

Les « fours crématoires » des paramilitaires

 

Pour faire disparaître les traces des massacres et empêcher toute identification des victimes, les structures paramilitaires sous le commandement de Mancuso recourent à une stratégie inspirée des pratiques nazies : des centres où les corps sont brûlés systématiquement.

 

Des procureurs colombiens ont retrouvé des fours crématoires dans les départements de Santander et de Córdoba, zones d’activité des AUC et de blocs liés à Mancuso : des centaines, peut‑être des milliers de cadavres y auraient été réduits en cendres, tandis que d’autres corps étaient jetés dans les grands fleuves. Mancuso lui‑même, devant la JEP, a reconnu l’usage de ces fours pour faire disparaître des victimes, ainsi que l’existence de fosses communes – y compris au Venezuela – où ses hommes ont enfoui des centaines de corps.

 

Autrement dit, Mancuso n’est pas seulement un chef militaire ou un trafiquant ; il est l’architecte d’un système où l’extermination physique s’accompagne d’un effacement méthodique de la preuve, les « fours crématoires » étant l’un des symboles les plus sinistres de cette volonté de faire disparaître jusqu’à la mémoire des victimes.

 

Or, Salvatore Mancuso fait étrangement le lien entre Abelardo De la Espriella et le « cerveau » de sa campagne, Carlos Suárez Rojas. « Je connais Abelardo depuis que nous sommes gamins. Ensuite, il a fait des études de droit. Et nous sommes restés amis… », confiait Salvatore Mancuso au journaliste Daniel Coronell (ICI). Le candidat d’extrême droite, lui, botte en touche : « Mancuso a 15 ou 16 ans de plus que moi. Dans le quartier, on le voyait faire de la moto parce qu’il était champion. C’est tout. »  C’est tout ? Pas vraiment. Au début des années 2000, Abelardo de la Espriella a crée une fondation intitulée Fundación Iniciativas por la Paz (Fipaz), pour faire campagne contre l’extradition des chefs paramilitaires vers les États‑Unis, en reprenant exactement les revendications des AUC. Pour lancer un référendum sur le sujet, Fipaz avait organisé en août 2006 un grand rassemblement à Santafé de Ralito, au cours duquel furent applaudis Salvatore Mancuso et un autre chef paramilitaire, Ernesto Báez. Pour l’organisation de cette campagne, Fipaz a reçu des paramilitaires 1,75 milliards de pesos (entre 430 000 et 450 000 euros). Le dossier a été opportunément classé sans suite par la justice colombienne…

 

Stratégie et pouvoir… Avant de créer son agence de marketing politique, au début des années 2000, Carlos Suárez Rojas a pour sa part exercé comme avocat pénaliste et, selon El Espectador, comptait parmi ses clients le chef paramilitaire Salvatore Mancuso. Ce passé de défenseur d’un des principaux bouchers du conflit colombien est occulté dans ses biographies officielles de consultant politique : lui‑même n’a publié aucune mise au point détaillée sur cette période, laissant à la presse le soin de rappeler ce pan de sa carrière.

 

Cachez ce passé encombrant que les Colombiens ne sauraient voir ? On trouve pourtant là un nœud essentiel de la motivation « politique » que porte la candidature d’Abelardo De la Espriella, en grande partie fabriquée par Carlos Suárez Rojas, le vizir qui voudrait être vizir à la place des vizirs qu’il a servis jusqu’à présent. En 2022, juste avant l’élection de Gustavo Petro à la Présidence de la Colombie, cet éminent stratège a publié un livre passé relativement inaperçu, Campos de batalla en la Lucha Política (« Les champs de bataille du combat politique »). Il s’y désole de l’élection à venir de Petro, qualifié de « monstre politique ». Mais l’essentiel de sa rancœur est ailleurs. Il reproche à l’ancien président Juan Manuel Santos, ex-ministre d’Álvaro Uribe, d’avoir « trahi » son camp en signant l’Accord de paix avec la guérilla des FARC. Et il n’a guère plus de sympathie pour le pourtant très droitier Iván Duque, élu en 2018, dont le gouvernement « de transition » (…) « est fondamentalement celui qui a enterré l’uribisme ».

 

Ce qui a enterré l’uribisme, plus sûrement que l’Accord de paix, c’est la révélation progressive des multiples scandales attachés au règne d’Uribe, de la « parapolitique » aux « faux positifs ». Mais de cela, Carlos Suárez Rojas ne conviendra jamais. L’ancien défenseur de Salvatore Mancuso veut avant tout perpétuer un monde dans lequel narcotrafiquants et paramilitaires pourraient continuer leur sale besogne, main dans la main avec une élite politique corrompue, à la solde de puissants intérêts économiques, avec bénédiction catholique (accentuée ces dernières années par la montée en puissance des mouvements évangéliques) et protectorat du « patron » états-unien. Une perspective qui correspond à la « bonne société » ; ce qu’en Colombie on appelle « la gente de bien », expression qui désigne les élites catholiques, éduquées, souvent blanches ou métissées claires, propriétaires, qui se voient comme la « bonne » partie de la nation et se distinguent des pauvres, des Afro‑descendants, des indigènes, des guérillas, etc.

 

Cette « gente de bien » est loin d’être majoritaire, mais elle a les moyens de convaincre une bonne partie des milieux populaires. « Le citoyen est fatigué, il est manifestement fatigué, il veut donner une gifle à l’establishment et aux façons de faire de la politique, mais l’establishment lui-même n’a pas créé d’espaces permettant, d’une part, de générer des transformations et, d’autre part, de trouver des leaders capables d’affronter un politicien et un caudillo tel que Gustavo Petro », prophétisait Carlos Suárez Rojas en 2022. Et il ajoutait alors, peu avant l’élection à venir : « Nous manquons de temps, car il est très difficile d’inventer un candidat, de construire une candidature et de construire un récit en si peu de temps ». On peut imaginer qu’il a eu le temps, depuis 2022, de « construire » la candidature d’Abelardo De la Espriella, en combinant préparation et effet de surprise, come il se doit pour tout hold-up.

 

Jusqu’ici, le « plan » a parfaitement marché. Il reste trois semaines aux Colombiens pour ouvrir les yeux sur « l’ordre » promis par ce « Tigre » apparemment surgi de nulle part, et adoubé par Donald Trump.

 

La question est simple : la guerre ou la paix. Poursuivre le processus de paix, encore inachevé et miné d’embûches, en assumant les avancées sociales, la justice environnementale, les restitutions de terres, la reconnaissance des victimes et la démilitarisation progressive de la vie politique. Ou bien stopper net ce mouvement, revenir sur les engagements, criminaliser à nouveau toute contestation sociale, et renouer avec les sources mêmes du conflit armé : concentration foncière, violence paramilitaire, impunité pour les élites, économie de guerre.


Autrement dit, choisir entre une paix fragile et conflictuelle, négociée avec les anciens bourreaux, ou une sorte de « paix des fours crématoires », celle qu’avaient imposée les escadrons de la mort de Salvatore Mancuso.

 

Donald Trump n’est évidemment pas dupe… L’ancien président, revenu à la Maison-Blanche, sait que la Colombie est un pivot stratégique : base militaire avancée des États-Unis sur le continent, fournisseur de matières premières, laboratoire de contre‑insurrection et marché ouvert aux compagnies nord‑américaines de l’énergie, de la sécurité privée et de l’agro‑industrie. Voir revenir à Bogotá un allié idéologique dur, prêt à démanteler la « paix totale », à neutraliser les mouvements sociaux et à ouvrir encore davantage le sous‑sol colombien aux grandes firmes, ce n’est pas seulement un confort diplomatique : c’est la garantie que le pays restera dans la zone d’influence de Washington, quelles qu’en soient les conséquences pour les paysans, les indigènes, les syndicalistes ou les ex‑combattants qui avaient cru, un moment, à la promesse de la paix. Est-ce de cet avenir-là dont veulent les Colombiens ? Réponse dans les urnes le 21 juin.


Abelardo De la Espriella, candidat d'extrême droite à la présidence de la Colombie, en clôture de sa campagne à Medellín. Photo Federico Rios /New York Times
Abelardo De la Espriella, candidat d'extrême droite à la présidence de la Colombie, en clôture de sa campagne à Medellín. Photo Federico Rios /New York Times

Et si les Colombiens votaient pour la paix ?

 

L’analyse des résultats du premier tour de l’élection présidentielle dessine un pays profondément polarisé, autant géographiquement que politiquement. Abelardo De la Espriella est arrivé en tête grâce à des avantages massifs dans l’Antioquia (bastion de droite, où il obtient plus de 54 % des suffrages), les Santanderes et l’Orénoquie, tandis qu’Iván Cepeda a consolidé les principaux bastions de la gauche sur le Pacifique, la côte Caraïbe et à Bogotá. La carte électorale oppose ainsi un centre géographique – les Andes, la « Colombie blanche » –, qui se penche vers la droite, à une périphérie populaire et afro‑indigène qui continue de soutenir la gauche. Sur la côte Caraïbe, Iván Cepeda arrive en tête, mais De la Espriella réussit ce que les candidats de droite n’avaient pas obtenu lors du scrutin précédent : unir l’essentiel du vote conservateur et rivaliser presque à armes égales dans plusieurs départements qui avaient été des bastions de Gustavo Petro. Ses progressions dans l’Atlántico, le Bolívar, le Magdalena, le Sucre ou le Córdoba compensent en partie la défaite dans le Pacifique. Iván Cepeda conserve des avantages très nets dans le Nariño et le Valle del Cauca. Et dans le Chocó, département afro‑colombien du littoral Pacifique qui reste l’un des territoires les plus pauvres du pays et l’un des plus durement frappés par la guerre (déplacements forcés massifs, assassinats de leaders indigènes et afro‑descendants) il dépasse les 75 % des voix.

 

Un signe intéressant pour finir : El Espectador a distingué le vote de cinq municipalités qui sont en train d’accueillir des « zones de localisation temporaire » où l’État regroupe et accompagne des combattants de groupes armés afin de préparer leur démobilisation, leur désarmement et leur réinsertion, dans le cadre de la stratégie de « Paix Totale ». À Tibú, dans le Catatumbo, région frontalière du Venezuela, qui doit accueillir d’anciens paramilitaires du « Frente 33 para el Estado Mayor de los Bloques y Frente », Abelardo De la Espriella remporte 53,6 % des votes, sur fond de peur d’un « scénario à la vénézuélienne ». Mais partout ailleurs s’impose Iván Cepeda. À Tierralta, qui va accueillir des paramilitaires du « Clan del Golfo », il obtient près de 61 % des voix. Et dans les trois municipalités restantes – Roberto Payán, Valle del Guamuez et Mallama –, qui vont regrouper d’anciens guérilleros, Iván Cepeda arrive largement en tête du premier tour, avec 80 à 94 % des voix, signe d’un appui local au processus de dialogue avec ces groupes et à la perspective de démobilisation négociée. Finalement, la paix ferait-elle moins peur que la guerre ?

 

Jean-Marc Adolphe

 

NOTES


(1). L'épouse de Natie Morris, Jane Mosbacher Morris, est la fille de Robert Mosbacher Jr, héritier d’un puissant clan d’affaires texan : Robert Mosbacher Sr, richissime homme d’affaires texan, fut secrétaire au Commerce des États‑Unis sous George H. W. Bush entre 1989 et 1992. La biographie de Rob Mosbacher Jr. recense parmi ses enfants une fille prénommée Jane. Les notices du Mosbacher Institute présentent Jane Mosbacher Morris comme petite‑fille de Robert A. Mosbacher Sr., tandis que Semana décrit en 2016 le mariage de la chancelière colombienne Carolina Barco avec « Robert Mosbacher », fils de l’ex‑secrétaire au Commerce et président de Mosbacher Energy Company. Le rapprochement de ces sources permet d’identifier Jane Mosbacher Morris comme la fille de Robert Mosbacher Jr. Le père de Jane Mosbacher Morris s'est remarié en 2016 avec Carolina Barco, ex-ministre colombienne des Affaires étrangères de 2002 à 2006 dans le gouvernement d’Álvaro Uribe, avant d’être nommée par le même Álvaro Uribe ambassadrice de Colombie aux États-Unis. Carolina Barco est la petite-fille du général colombien Virgilio Barco Martinez, qui a développé l'une des plus grandes concessions pétrolières du pays en 1905, et la fille de Virgilio Barco Vargas, président de la Colombie de 1986 à 1990.


(2). David Escobar Moreno est spécialisé sur les thèmes liés au trafic de drogue, au crime organisé, à la cybercriminalité, aux crimes environnementaux, à la corruption et aux droits de l'homme. 


(3). Les Napolitan Victory Awards, organisés chaque année à Washington par la Washington Academy of Political Arts and Sciences, distinguent des consultants, campagnes et contenus considérés comme exemplaires dans le domaine du marketing et de la communication politiques, en particulier dans l’espace hispanophone. En 2017, les prix ont été rebaptisés « Napolitan Victory Awards » en hommage au consultant politique américain Joseph Napolitan, auteur de The Election Game and How to Win It (1972), souvent présenté comme un pionnier du conseil politique moderne, et le nom « Napolitans » comme la statuette (inspirée de Niké, déesse grecque de la victoire) visent à inscrire ces récompenses dans un registre de prestige et de reconnaissance de la “victoire” en politique électorale. 


(4). Le Sénat colombien est élu dans une unique circonscription nationale à la proportionnelle (méthode du plus fort reste), avec un seuil légal d’environ 2 % des voix pour obtenir des sièges. Ce système permet à de petites formations très polarisées ou très identitaires, comme le Movimiento de Salvación Nacional, d’obtenir un ou quelques sièges si elles concentrent un noyau dur de votes, même limité en chiffres absolus.

Derniers échos de campagne


Gustavo Petro abandonne le projet d’Assemblée constituante. Le projet de Constituante visait officiellement à contourner les blocages du Congrès pour inscrire dans la Constitution des réformes sociales (santé, retraites, travail, terres, lutte anticorruption) et compléter la Constitution de 1991, en invoquant aussi la mise en œuvre incomplète de l’accord de paix de 2016. Mais l’opposition y voyait un cheval de Troie pour réintroduire la réélection présidentielle et prolonger l’influence de Petro au‑delà de 2026. À l’approche du second tour 2026, le projet faisait “verrou” parce qu’il suscitait une méfiance massive, y compris chez des alliés, crispait la droite et le centre, et polarisait l’électorat alors que le candidat de gauche Iván Cepeda est en retard sur Abelardo de la Espriella. La Constituante était devenue le symbole d’un “agenda Petro” impopulaire qui plombait la campagne : renoncer à la collecte de signatures et annoncer la mise entre parenthèses du projet est donc un geste pour rassurer les secteurs modérés, recentrer le débat sur les réformes sociales immédiates et tenter de desserrer ce verrou avant le 21 juin (second tour de l'élection présidentielle).


Ministres démissionnaires. Cinq ministres quittent le gouvernement pour pouvoir participer à la campagne de Cepeda : Armando Benedetti, ministre de l’Intérieur, Guillermo Jaramillo, ministre de la Santé, Antonio Sanguino, ministre du Travail et Daniel Rojas, ministre de l’Éducation.  En Colombie, la loi électorale impose une stricte séparation entre fonctions gouvernementales et activité de campagne : les ministres doivent démissionner pour participer à une campagne présidentielle, afin d’éviter l’usage clientéliste des ressources de l’État et de garantir une certaine équité entre candidats. Cette obligation s’applique aux membres du cabinet engagés dans la promotion du candidat ou de la coalition au pouvoir, qui ne peuvent utiliser ni leur visibilité institutionnelle ni les budgets publics pour faire campagne, sous peine de sanctions et d’invalidation du scrutin.

Parmi les ministres démissionnaires, Armando Benedetti, 57 ans, est un communicateur social de Barranquilla, passé du journalisme à une longue carrière de sénateur, président du Sénat, puis ambassadeur et finalement ministre de l’Intérieur dans le gouvernement Petro. Opérateur politique chevronné, surnommé « l’homme indispensable » de Petro, il est aussi l’une des figures les plus controversées du cercle présidentiel, visé par plusieurs enquêtes pour financement irrégulier de campagne, corruption et même sanctionné par les États‑Unis, ce qui en fait un personnage clé mais explosif dans la campagne de Cepeda.


Soutien refusé. Abelardo de la Espriella a sèchement refusé le soutien du Parti libéral, pourtant l’un des vieux partis de centre gauche colombiens, fondé en 1848, longtemps pilier du bipartisme avec les conservateurs et aujourd’hui traversé par des courants modérés proches du centre. Il reproche à une partie de cette formation d’avoir voté et accompagné plusieurs projets du « Gobierno del cambio », slogan et marque du gouvernement Petro pour désigner son programme de transformation sociale (réformes sociales, transition écologique, mise en œuvre de l’accord de paix), qu’il présente comme un virage « castro-chaviste » à combattre. En se tenant à distance du Parti libéral et de ce gouvernement du changement, Espriella cherche à consolider son image d’outsider de droite dure, hostile au « système » et à toute entente avec les forces associées, de près ou de loin, au camp Petro.



Les Kpoppers entrent dans la campagne. Les « Kpoppers » – fans de groupes de K‑pop très actifs en ligne – se sont invités dans la campagne colombienne en s’alignant majoritairement contre Abelardo de la Espriella et, plus largement, contre la droite dure. Héritiers d’une culture militante numérique déjà visible au Chili ou au Mexique, ces fandoms mobilisent leurs armées de comptes X, TikTok et Instagram pour lancer hashtags, mèmes et flood de commentaires, souvent en soutien à des causes féministes, LGBT+ ou pro‑droits humains. En Colombie, ils relayent vidéos critiques d’Espriella, détournent ses discours, amplifient les messages de Cepeda et des mouvements progressistes. Leur poids électoral direct est limité, mais leur capacité de viralisation impose désormais le « facteur K‑pop » comme nouvel acteur imprévisible du jeu politique.


 Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit,sans publicité,

qui ne dépend que du soutien de nos lecteurs.



1 commentaire


yanitz2018
yanitz2018
05 juin

La corruption N² générale des "gente de bien" et le milliardaire US en embuscade !!!

Beaucoup d'espoir en Cepeda, mais aussi maintes embuches lui sont tendues.

Vieux slogan pub. : "Mettez un Tigre dans votre moteur"

On peut ajouter "Et qu'il y reste définitivement !"

Música jazz, amigos : Randy Weston "The Spirits Of Our Ancestors" (1992)

"Bedford Stuyvesant"

" https://www.youtube.com/watch?v=GMFGdvnJKVs&list=PL2ZXizo1pwMV-aMnDr-QhdL2uyFY0h6T_&index=1 "


De quoi se méfier ...



J'aime

nos  thématiques  et  mots-clés

Conception du site :

Jean-Charles Herrmann  / Art + Culture + Développement (2021),

Malena Hurtado Desgoutte (2024)

bottom of page