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Dans la gueule de l’ours. Déportés d’Ukraine en Russie



Depuis mi-avril, les humanités tentent de documenter le sort des civils ukrainiens déplacés de force en Russie, dont certains sont maintenus en détention arbitraire, selon des rapports des Nations Unies et de Human Rights Watch. La plupart, présentés par les autorités russes comme des "réfugiés", sont envoyés dans différentes régions de Russie, parfois très éloignées de l’Ukraine. Les informations à ce sujet sont encore très lacunaires. Une enquête d’Associated Press, la plus conséquente à ce jour, retrace un certain nombre de parcours, notamment avec des personnes qui ont pu in fine fuir la Russie, grâce à des réseaux clandestins de volontaires qui, en Russie même, viennent en aide à ces "réfugiés-déportés".


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Ils seraient plus de deux millions et demi, selon des chiffres impossibles à vérifier, en l’absence de données fiables fournies par les autorités russes. Le HCR, l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés, indique pour sa part, à la date du 19 juillet, une "estimation" à 1.745.800 personnes. Des personnes isolées, ou des familles entières, que la Russie continue de qualifier de "réfugiés", quand bien même des témoignages de plus en plus nombreux font état de déplacements forcés, et que la Fédération de Russie a visiblement mis en place une stratégie délibérée de déportations depuis l’Ukraine.

Quels que soient les chiffres exacts, il s’agit d’un phénomène de grande ampleur, en violation du droit international. A de rares exceptions près, la presse française est étrangement muette sur le sujet. Dès le 10 avril (Lire ICI), les humanités ont pourtant alerté sur ces déportations de civils et leur inquiétant corollaire, les "camps de filtration" situés dans les territoires occupés de la région de Donetsk. Au fur et à mesure que nous pouvions, parcimonieusement, glaner de nouvelles informations, nous avons poursuivi l’enquête, identifiant le 22 avril deux premiers "points de chute" en Russie, Taganrog et Vladimir (Lire ICI), puis le 13 mai, des destinations beaucoup plus lointaines, dans l’Extrême-Orient russe (Lire ICI). Le 1er juin, nous avons encore informé sur le processus d‘adoption d’enfants orphelins illégalement retenus en Ukraine (Lire ICI).

Le 10 juin, un reportage vidéo du New York Times qui recueillait, pour la première fois, des témoignages filmés de "survivants" des camps de filtration. Au prix d’un invraisemblable périple, les personnes interrogées dans ce reportage avaient pu rejoindre l’Estonie. Fin juin, enfin, un excellent documentaire d’ARTE montrait des volontaires qui, en Russie-même et non sans courage, avaient aidé ces personnes à fuir la Russie (Lire ICI).


Une vaste enquête d’Associated Press confirme aujourd’hui l’existence de réseaux clandestins, en Russie, qui viennent en aide, autant que possible, aux Ukrainiens piégés à des milliers de kilomètres de leur terre d’origine. Cette enquête vient en outre confirmer ce que l’on sait déjà, de façon encore plus ou moins parcellaire : la terrible épreuve des points de "filtration" (où certains disparaissent), l’arbitraire des destinations imposées, la signature imposée de documents (de reconnaissance d’un état de "réfugiés" et/ou de dénonciation des autorités ukrainiennes), etc.

Cette enquête d’Associated Press est la plus large menée à ce jour. Mais elle s’appuie principalement sur des témoignes de personnes ayant pu fuir la Russie. Et à l’échelle du nombre total d’Ukrainiens abusivement déportés en Russie, ces témoignages ne soulèvent évidemment qu’un premier coin du voile. Près de 2 millions de personnes, dont plus de 200.000 enfants, ce n’est tout de même pas rien. Où se trouvent aujourd’hui ces personnes ? Et dans quelles conditions sont-elles "accueillies" en Russie ? Il faudra sans doute plusieurs mois avant de connaître la vérité.

En juin, la Mission de surveillance des droits de l’homme des Nations Unies en Ukraine a déclaré avoir recensé des centaines de cas de détention arbitraire par les forces russes dans les zones qu’elles, ou des groupes armés qui lui sont affiliés, contrôlent en Ukraine. Elle a également déterminé que de nombreuses personnes avaient été soumises à la torture et à d’autres mauvais traitements et « un nombre inconnu de victimes […] transférées sur le territoire de la Fédération de Russie... », entre autres, où elles sont « détenues dans des établissements pénitentiaires, souvent avec des prisonniers de guerre ». Selon ce rapport de l’ONU, il existe « des informations crédibles faisant état d’actes de torture et d’autres formes de traitement inhumain de prisonniers de guerre internés à la fois sur le territoire de la Fédération de Russie et sur le territoire contrôlé par des groupes armés affiliés à la Russie[en Ukraine] », y compris dans le centre de détention provisoire de Koursk, en Russie.

Viktoria Andrusha, arrêtée fin mars près de Tchernihiv, en Ukraine, aujourd’hui vraisemblablement détenue à l’isolement à Koursk, en Russie.


Mi-juillet, un rapport de Human Rights Watch (ONG désormais interdite en Russie), totalement passé sous silence par la presse française, est venu corroborer les informations des Nations Unies. Les forces russes en Ukraine ont fait disparaître de force des civils et les ont transférés illégalement en Russie, affirme Human Rights Watch. L'organisation a précisément documenté les cas de neuf hommes qui ont été détenus par les forces russes alors qu’elles occupaient la région de Kiev ; ces hommes ont ensuite été manifestement transférés vers des centres de détention situés dans les régions de Koursk et Bryansk en Russie. « Les forces russes ont transféré illégalement ces civils en Russie, les ont fait disparaître de force et continuent de les détenir sans accès à leurs familles, et sans fournir d’informations à ces familles », déclare Tanya Lokshina, directrice adjointe de la division Europe et Asie centrale à Human Rights Watch, qui signale en outre le cas d’une femme, Viktoria Andrusha, une enseignante ukrainienne détenue par les forces russes dans la région de Tchernihiv et transférée de force à Koursk (Lire ICI). Du 24 février au 10 mai, la Mission de surveillance des droits de l’homme des Nations Unies en Ukraine a documenté 204 cas apparents de disparitions forcées concernant 169 hommes, 34 femmes et un garçon, dont une très grande majorité sont imputées aux forces armées russes et aux groupes armés qui lui sont affiliés (Lire ICI).

Jean-Marc Adolphe

Enquête Associated Press


Pendant des semaines, Natalya Zadoyanova a perdu le contact avec son jeune frère Dmitriy, pris au piège dans la ville portuaire ukrainienne assiégée de Marioupol. Les forces russes avaient bombardé l'orphelinat où il travaillait, et il se blottissait avec des dizaines d'autres personnes dans le sous-sol glacial d'un bâtiment sans portes ni fenêtres. Lorsqu'elle a enfin eu de ses nouvelles, il était en larmes : « Je suis vivant », lui a-t-il dit. « Je suis en Russie. »

Près de 2 millions de réfugiés ukrainiens ont été envoyés en Russie, selon les responsables ukrainiens et russes. L'Ukraine présente ces voyages comme des transferts forcés vers le sol ennemi, ce qui est considéré comme un crime de guerre. La Russie les qualifie d'évacuations humanitaires de victimes de guerre qui parlent déjà le russe et sont reconnaissantes d'avoir un nouveau foyer.

Les raisons pour lesquelles la Russie expulse les Ukrainiens ne sont pas tout à fait claires, selon Oleksandra Matviichuk, responsable du Centre pour les libertés civiles en Ukraine. L'un des objectifs semble être d'utiliser les réfugiés dans la propagande en les poussant à témoigner contre l'Ukraine : « Ces personnes sont extrêmement vulnérables, elles ont peur pour leur sécurité. » Le second objectif peut-être d’envoyer ces personnes déplacées, russophones, repeupler des régions isolées aux économies exsangues et, simultanément, implanter des familles russes dans les territoires occupés d’Ukraine, comme ce fut le cas en Crimée.


Ci-contre : Localisation des "centres d’hébergement temporaire" de "réfugiés" ukrainiens en Russie.


Une enquête d’Associated Press, basée sur des dizaines d'entretiens, révèle que si le tableau est plus nuancé que ne le laisse entendre le gouvernement ukrainien, de nombreux réfugiés sont effectivement contraints de s'embarquer pour un voyage surréaliste vers la Russie, soumis en cours de route à de multiples violations des droits de l'homme, dépouillés de leurs documents d’identité et laissés dans la plus grande confusion sur l’endroit où ils sont envoyés.

Les abus ne commencent pas avec un pistolet sur la tempe, mais avec un choix empoisonné : mourir en Ukraine ou vivre en Russie. Ceux qui partent passent par une série de points de filtration, où le traitement va de l'interrogatoire et de la fouille corporelle à la mise à l'écart pour certains, qui n’ont jamais été revus. Des réfugiés ont ainsi raconté le cas d'une vieille femme morte dans le froid, le corps tuméfié, et celui d'une personne évacuée si violemment battue que son dos était couvert de bleus.

Ceux qui "passent" la filtration sont invités à vivre en Russie, on leur promet souvent un paiement d'environ 10.000 roubles (170 euros) qu'ils reçoivent ou non. Parfois, on leur retire leur passeport ukrainien et on leur offre la possibilité d'obtenir à la place la citoyenneté russe. Il arrive enfin qu’on fasse pression sur eux pour signer des documents dénonçant le gouvernement et l'armée ukrainiens.

Ceux qui n'ont pas d'argent ou de contacts en Russie - la majorité, selon la plupart des témoignages - ne peuvent aller que là où on les envoie, vers l'est, même dans les régions les plus lointaines, à plusieurs journées de train. Plus de 1.000 d'entre eux se trouvent ainsi à Khabarovsk et Vladivostok, selon des témoins qui ont vu arriver plusieurs trains au cours des semaines de guerre.


Toutefois, l'enquête d’Associated Press met également en évidence des signes manifeste de dissidence dans la population russe par rapport à la propagande gouvernementale qui affirme que ces réfugiés d’Ukraine ont été « libérés des Nazis ». Presque tous les réfugiés interrogés par Associated Press parlent avec gratitude des Russes qui les ont discrètement aidés à fuit la Russie par le biais de réseaux clandestins, en récupérant des documents d’identité, en trouvant des hébergements, en achetant des billets de train et de bus, en échangeant des hryvnia ukrainiennes contre des roubles russes, et même en transportant les bagages de fortune qui contiennent tout ce qui reste de leur vie d'avant-guerre.

Cette enquête, la plus complète à ce jour sur les déplacements de personnes, s'appuie sur des entretiens avec 36 Ukrainiens, pour la plupart originaires de Marioupol, qui ont été envoyés en Russie : 11 sont encore sur place et d'autres se trouvent désormais en Estonie, en Lituanie, en Pologne, en Géorgie, en Irlande, en Allemagne et en Norvège. L’enquête d’Associated Press s'est également appuyée sur des entretiens avec des volontaires clandestins russes, des séquences vidéo, des documents juridiques et des médias d'État russes.

Dmitriy Zadovanov, le 17 avril, après son arrivée à Tbilissi, en Géorgie. Photo Shakh Aivazov / Associated Press


L'histoire de Dmitriy Zadoyanov, 32 ans, est typique. Épuisé et affamé dans une cave de Marioupol, il a finalement accepté l'idée de l'évacuation. Les Russes lui ont dit qu'il pouvait prendre un bus pour Zaporijiia en Ukraine, ou Rostov-sur-le-Don en Russie. C’était un mensonge. Les bus allaient uniquement en Russie.

En cours de route, les autorités russes ont fouillé son téléphone et l'ont interrogé sur toutes sortes de sujets : son baptême, son éventuelle homosexualité, etc. Un « journaliste » de la télévision d'État russe lui a proposé de l’argent pour aller à Moscou et dénigrer le gouvernement ukrainien dans une émission, offre qu'il a déclinée. Des personnes munies de caméras vidéo ont également demandé aux enfants présents de dire que l'Ukraine bombardait ses propres citoyens. « Pourquoi des enfants ? Parce qu'il est beaucoup plus facile de les manipuler », commente Dmitriy Zadoyanov.

Il a été conduit à la gare, en compagnie de cinq enfants et quatre femmes. On leur a dit que leur destination serait Nijni Novgorod, à 1.300 kilomètres de la frontière ukrainienne. Depuis le train, Dmitriy a pu appeler sa sœur Natalya en Pologne. « Descends du train », lui a-t-elle dit. « Maintenant ».


Une stratégie délibérée

Le transfert de centaines de milliers de personnes depuis l'Ukraine s'inscrit dans une stratégie délibérée et systémique, exposée dans des documents du gouvernement russe. Un "ordre de masse d'urgence" décrit la "répartition" de 100.000 Ukrainiens dans certaines des régions les plus éloignées et les plus pauvres de Russie. Aucun ne devait être envoyé dans la capitale, Moscou.

Par le biais d'entretiens avec des réfugiés, de rapports des médias et de déclarations officielles, Associated Press a vérifié que les Ukrainiens ont reçu un hébergement temporaire dans plus de deux douzaines de villes et localités russes, et ont même été emmenés dans une usine chimique inutilisée dans la région du Bashkortistan, à 150 kilomètres de la grande ville la plus proche. Un réfugié, Bohdan Honcharov, a déclaré qu'une cinquantaine d'Ukrainiens avec lesquels il a voyagé ont été envoyés en Sibérie, si loin qu'ils ont effectivement disparu avec peu de chances de s'échapper. Une Ukrainienne a également déclaré que ses parents âgés de Marioupol avaient été envoyés en Russie et qu'on leur avait dit de se rendre à Vladivostok, à l'autre bout du pays.

De nombreux Ukrainiens restent en Russie car, bien qu'ils soient théoriquement libres de partir, ils n'ont nulle part où aller, pas d'argent, pas de documents ou aucun moyen de franchir les distances dans un pays tentaculaire. En outre, certains craignent que s'ils rentrent, l'Ukraine les poursuive pour être passés à l'ennemi - une peur propagée par les responsables russes.

D'autres parlent russe, car ils ont de la famille là-bas et des liens qu'ils estiment plus forts encore que leurs liens avec l'Ukraine. Une femme déclare ainsi que son mari était russe et qu'elle se sentait mieux accueillie en Russie.

Lyudmila Bolbad, évacuée de Marioupol, montre ses nouveaux papiers d’identité russes, dans sa chambre d’hôtel à Khabarovsk,

en Russie, le18 juillet 2022. Photo Associated Press.


La famille de Lyudmila Bolbad a quitté Marioupol et s'est retrouvée à Taganrog en Russie. La famille parle russe et la ville de Khabarovsk, située à près de 1.000 kilomètres de l'Ukraine, proposait des emplois, des paiements spéciaux pour le déménagement en Extrême-Orient et la citoyenneté russe à terme. N'ayant plus rien à perdre, ils ont pris le train pour un voyage de 9 jours à travers un des territoires les plus désertiques du monde vers une ville bien plus proche du Japon que de l'Ukraine. Lyudmila Bolbad et son mari ont trouvé du travail dans une usine locale, tout comme elle le faisait dans l'aciérie Azovstal à Marioupol. Mais rien d'autre ne s'est passé comme ils l'avaient espéré.

Ils ont remis sans hésiter leurs passeports ukrainiens en échange de promesses de citoyenneté russe, pour découvrir que les propriétaires ne voulaient pas louer à des Ukrainiens sans pièce d'identité valide. Les paiements promis pour l'achat d'une maison tardent à venir, et ils sont bloqués avec des centaines d'autres personnes de Marioupol dans un hôtel délabré où la nourriture est à peine comestible. Mais Lyudmila Bolbad a l'intention de rester en Russie, et pense que l'Ukraine la traiterait de traître si elle rentrait chez elle. « Maintenant, nous sommes ici... nous essayons de revenir à une vie normale d'une manière ou d'une autre, de recommencer notre vie », déclare-t-elle. « Si vous avez survécu (à la guerre), vous devez aller de l'avant, pas vous arrêter ».

Ivan Zavrazhnov, producteur de télévision à Marioupol, près d'un ferry où il vit actuellement à Tallinn, en Estonie, après être passé

par la Biélorussie et la Pologne. Photo Vasilisa Stepanenko / Associated Press


Ivan Zavrazhnov décrit la terreur d'arriver en Russie sans savoir où il se allait se retrouver. Producteur pour une chaîne de télévision pro-ukrainienne à Marioupol, il n'a réussi à passer la filtration que parce que les autorités n'ont jamais pris la peine de brancher son téléphone portable éteint. « C'est une sorte de loterie incompréhensible - qui décide où et quoi », dit-il. « Vous allez, pour ainsi dire, dans la gueule de l’ours... un État agresseur, et vous vous retrouvez sur ce territoire. ... Je n'avais pas le sentiment d'être en sécurité en Russie. » Il a finalement réussi à s'échapper, et se retrouve aujourd’hui sur un ferry, à quai dans la ville de Narva, en Estonie, avec environ 2.000 autres Ukrainiens, qui ont presque tous quitté la Russie.

Des réfugiés d’Ukraine à Tallinn, en Estonie, le 15 juin, attendent de pouvoir accéder à un logement provisoire à bord d’un ferry.

Photo Associated Press


Le passage des points de « filtration »

Les réfugiés en route vers la Russie sont interrogés à de multiples arrêts, dans ce que les Russes et les Ukrainiens appellent la "filtration". À chaque fois, certains sont éliminés. On prend leurs empreintes digitales et on les photographie. Certains sont dépouillés de leurs vêtements, et ceux qui ont des tatouages, des blessures ou des contusions dues aux munitions font l'objet d'une attention particulière. Les téléphones sont confisqués et parfois connectés à des ordinateurs, ce qui fait craindre l'installation d'un logiciel de localisation. Human Rights Watch a identifié 14 points de filtration en territoire ukrainien contrôlé par les forces russes


La famille Kovalevskiy a quitté Marioupol après avoir épuisé des restes de nourriture froide dans un sous-sol non éclairé et avoir vu des plaies suppurer sur leur peau. Lors de leur première filtration, ils ont retenu leur souffle, pensant avec crainte aux photos et aux vidéos que la fille aînée avait transférées de son téléphone vers une clé USB cachée parmi leurs affaires. Il ne lui est jamais venu à l'esprit de supprimer ses contacts. Lorsqu'un soldat russe a fouillé dans son téléphone, il s'est arrêté sur le nom du "commandant" et l'a prise à part. Elle a expliqué que le "commandant" n'était pas une relation militaire mais le chef du camp de jeunesse où elle avait travaillé pendant deux ans. L'explication était satisfaisante - pour cette fois. Mais ils ne savaient pas combien de fois encore ils seraient interrogés.

L'arrêt suivant était le village de Vynohradne, qui doit son nom à ses vignobles mais qui est aujourd'hui le site de l’une des fosses communes où les Russes ont enterré des milliers de morts de Marioupol (voir ICI). La tente où se trouvait la famille Kovalevskiy était glaciale et surpeuplée, avec une odeur permanente de chairs en décomposition. Une nuit, une femme âgée, le corps gonflé, est morte sous des températures de moins 9 degrés. La mère, Viktoria Kovalevska, dit avoir jeté un coup d'œil à la tente voisine et avoir vu une caisse en bois qu'un soldat avait fait tomber. À l'intérieur se trouvaient des membres sanctionnés.

Évacuée de Marioupol avec son mari et ses deux filles, Victoria Kovalevska, photographiée à Tallinn, en Estonie, le 18 juin 2022.

Photo Vasilisa Stepanenko / Associated Press


La famille a finalement atteint la ville russe de Taganrog. Lorsque les fonctionnaires russes l'ont interrogée sur les raisons pour lesquelles ils ont quitté leur ville natale, la mère n’a pas pu se retenir : « Nous ne sommes pas partis, nous avons été déportés ». « Les militaires nous ont fait monter dans des voitures et nous ont emmenés », ajoute-t-elle.

Des dizaines de personnes de Marioupol ont ensuite bénéficié d'un transfert gratuit en train vers deux villes russes : Volgograd, à environ 600 kilomètres à l'est, et Penza, deux fois plus loin. « Vous allez là où on vous dit d'aller », leur disait-on.


La famille Kovalevskiy fait partie des chanceux - elle a réussi à passer à travers les points de filtration.

Lors d'un interrogatoire à Donetsk, une policière de Marioupol a eu les yeux bandés et a été emmenée dans un centre de détention, a-t-elle raconté à Associated Press. Là, elle a vu des militaires et des civils arrêtés pour toutes sortes de raisons. Certains ont été battus, et le dos d'une femme était couvert d'ecchymoses. Elle a entendu dire que d'autres étaient morts.

On lui à nouveau bandé les yeux, passé les menottes et conduite dans la région de Rostov, en Russie. Elle a demandé où ils allaient. « Quelque part », lui ont-ils répondu, en lui ordonnant de se taire.

On lui a dit que les personnes évacuées en Russie seraient considérées comme des traîtres et condamnées à une peine de 10 ans de prison si elles retournaient en Ukraine. « Ils influencent psychologiquement les gens », dit-elle. « Beaucoup de détenus qui sont libérés ont tout simplement peur de retourner en Ukraine après avoir entendu de telles histoires. » Elle a finalement été libérée lors d'un échange de prisonniers, et a tout de même retrouvé le chemin de l'Ukraine.


Les réfugiés ukrainiens en Russie perdent parfois leur identité en même temps que leur maison.

Certains abandonnent leurs documents ukrainiens. D'autres se voient confisquer leur passeport et se voient proposer la citoyenneté russe ou le statut de réfugié. Beaucoup se retrouvent dans les limbes, sans papiers, et seules 55.502 personnes ont reçu un asile temporaire, selon la médiatrice russe des droits de l'homme, Tatiana Moskalkova. Les autres ont un statut juridique incertain dans un pays où ils sont souvent considérés comme des ennemis.

Valentina Bondarenko, évacuée de Marioupol, photographiée à Pyatigorsk, en Russie, le 12 mai 2022.


En plus de renoncer à leurs propres documents, les réfugiés ukrainiens subissent parfois des pressions pour signer des déclarations qui rendent le gouvernement ou l'armée ukrainienne responsables de la guerre. Valentina Bondarenko, 80 ans, ne sait toujours pas ce qu'elle a signé. Des soldats portant des brassards blancs ont fait irruption dans le sous-sol de Marioupol où elle s’était réfugiée. Elle a été emmenée avec quelques autres femmes âgées dans un bus qui a été contrôlé dans trois villes ukrainiennes, puis à Taganrog en Russie. Son prochain arrêt, lui a-t-on dit, serait Perm, à 2 100 kilomètres de là.

Mais ce jour-là, il n’y avait assez d’Ukrainiens pour remplir les dix wagons du train, et le train a été annulé. Elle s'est retrouvée dans une ville près de la frontière géorgienne dont sa famille n'avait jamais entendu parler, dans un dortoir avec 50 autres personnes de Marioupol. De plus en plus désemparée, Valentina Bondarenko a demandé aux responsables de l'immigration comment elle pouvait sortir. « Il n'y a qu'une seule possibilité, c'est de demander la citoyenneté russe, de soumettre une demande, de recevoir tous les documents et lorsque vous obtiendrez votre passeport, vous pourrez aller où vous voulez », lui a-t-on dit. Ils ont demandé à tous ceux qui avaient des passeports ukrainiens de les remettre pour commencer le processus. C'est ce qu'elle a fait. Viennent ensuite une demande de résidence et un document qu'un fonctionnaire ne l’a pas laissée pas examiner : « ce qui est écrit là n’a pas d’importance et nous sommes en retard ». Son passeport lui a été rendu quelques jours plus tard.

De nombreuses personnes évacuées ne réalisent pas qu'elles peuvent refuser de signer des documents et qu’elles ont le droit de quitter la Russie, selon Tanya Lokshina, auteure d'un récnt rapport de Human Rights Watch sur les déplacements forcés. Human Rights Watch et le Centre ukrainien pour les libertés civiles ont documenté de multiples cas où des Ukrainiens comme Valentina Bondarenko ont été contraints de signer des documents, notamment des documents accusant l'armée ukrainienne de crimes de guerre. « Quand vous êtes là, qu'ils ont le pouvoir et que vous êtes entre leurs mains, vous ne savez pas ce qui va se passer. Beaucoup de gens signent simplement parce qu'ils ont peur ».

Une famille de Marioupol arrive en Estonie, le 16 juin, grâce à l’aide d’un réseau clandestin de volontaires en Russie. Photo Associated Press


Des anges tombés du ciel

Pour les Ukrainiens qui tentent de s'échapper, l'aide vient souvent d'une source inattendue : les Russes.

Récemment, en Estonie, un tatoueur russe a facilement soulevé les valises d'une famille de Marioupol pour les mettre dans le coffre d'une voiture qui attendait. La matriarche était assise à l'avant, apparemment inconsciente des plaques d'immatriculation russes de la voiture ou pas surprise de l'aide clandestine d'un Russe. Le tatoueur, qui a demandé à ce que son nom ne soit pas divulgué parce qu'il vit toujours en Russie, était le dernier d'une chaîne de bénévoles qui s'étendait sur 1.900 kilomètres de Taganrog et Rostov à Narva, la ville frontalière estonienne.

« Tirer sur les gens, avec de vieux morceaux de fer soviétiques ? C'est un non-sens total. Mais je ne peux pas l’arrêter », dit-il à propos de la guerre et des transferts forcés d'Ukrainiens vers la Russie. « Alors, voilà ce que je peux faire. » Il embarque à Saint-Pétersbourg deux ou trois fois par semaine pour accompagner les réfugiés en Finlande et parfois en Estonie. « Ils sont désorientés. Vous devez les rencontrer à une gare et les emmener à une autre gare, parce que sinon les gens se perdent. Il est clair qu'ils ne sont pas préparés psychologiquement », dit-il. Les Russes impliqués dans l'aide au départ des Ukrainiens, confie-t-il, ne se connaissent que par Telegram, et presque tous gardent l'anonymat « parce que chacun a peur des persécutions. »

Les volontaires sont confrontés à de nombreux défis. Ceux de Penza, en Russie, ont mis fin à leurs activités en raison de menaces anonymes, notamment des pneus crevés, le symbole russe Z peint en blanc sur un pare-brise et des graffitis sur les portes et les portails les qualifiant d'assistants "ukro-nazis".

Une autre volontaire russe, qui a également témoigné sous couvert d'anonymat, a déclaré qu'ils ont doivent faire face à des obstacles logistiques et bureaucratiques dressés par le gouvernement russe, tels que des documents de voyage perdus ou confisqués par des fonctionnaires. « On a des problèmes d'organisation, mais on a créé une chaîne incroyable pour aider les réfugiés ukrainiens », écrit-elle dans un message à Associated Press.


Quitter la Russie dépend souvent de la chance et des caprices d'un fonctionnaire. Certains gardes-frontières russes laissent passer les gens avec leur seule identité nationale ukrainienne, d'autres insistent pour avoir un passeport international. Dans un cas au moins, une famille n'a pas été autorisée à voyager sans passeport russe. Des hommes armés fouillent les réfugiés lors d'une dernière "filtration" et débarquent souvent un ou deux passagers.


Après avoir parlé avec sa sœur Natalya, Dmitriy Zadoyanov est descendu du train pour Nizhny Novgorod. Sur place, grâce aux contacts de l'église en Russie, il a trouvé des personnes pour emmener son frère et les autres loin de la gare. Ils se sont retrouvés dans une église où ils ont reçu de la nourriture, un abri et ainsi entamer les premiers pas pour trouver un moyen de quitter la Russie. Dmitriy Zadoyanov se trouve aujourd'hui en Géorgie.

Pour Valentina Bondarenko, la femme âgée de Marioupol qui a signé des papiers sans savoir, ses enfants en Ukraine ont trouvé des volontaires pour l'aider. L'un d'eux s'est présenté au dortoir où elle était et a exigé sa libération, affirmant que la loi protégeait la liberté de mouvement d'un réfugié. Il l'a emmenée dans un hôtel, la chambre étant prépayée pour deux nuits. La troisième nuit, elle est restée dans la maison qu'il partageait avec sa femme ukrainienne. Le couple lui a acheté des baskets, des vêtements et de la nourriture pour le voyage à venir. « Nous sommes contre la guerre, contre Poutine », lui ont-ils dit. À Saint-Pétersbourg, un autre volontaire l'a accueillie au train, l'a emmenée dans son appartement pour la nuit et l'a aidée à se rendre à la gare routière.

« À la frontière russe, quoi qu'il arrive, ne leur dites pas que vous voulez retourner en Ukraine », l'a-t-il prévenue. « Dites que vous allez en Estonie pour rendre visite à votre famille. »

Il a fallu environ 90 minutes pour passer le côté russe de la frontière. À un moment donné, les gardes ont vérifié les passeports. Celui de Valentina Bondarenko indiquait Marioupol comme ville natale, et ils l'ont prise à part pour lui demander quelle était sa destination. « Je ne vais pas mentir. Je veux retourner en Ukraine, auprès de mes enfants », a-t-elle répondu, partagée entre le défi et la peur. On lui a demandé d'attendre et elle a imaginé le pire. Elle ne le savait pas, mais elle était déjà en Estonie. Le douanier est revenu avec un grand sourire, de l’eau et une grande boîte pleine de nourriture.

Le 20 mai, Valentina Bondarenko a finalement pu rejoindre ses enfants à Oujhorod, dans l'ouest de l'Ukraine, sans avoir eu à payer quoi que ce soit pour un voyage de 4.300 kilomètres organisé de bout en bout par des bénévoles.


Viktoria Kovalevska, pour sa part, a persuadé le chauffeur de bus d'un centre de détention en Russie de cacher sa famille à bord. « Nous nous sommes faits tout petits comme des souris… Et j'ai fermé les rideaux », raconte-t-elle. Au bout d'une heure environ, le chauffeur a donné le signal du départ. Lorsque la famille est sortie de sa cachette à Rostov, deux taxis les attendaient. On leur a donné de la soupe chaude et un moyen de pouvoir enfin laver leurs vêtements. Ils sont restés debout jusqu'à 3 heures du matin à faire la lessive. On leur a remis des billets de train pour aller jusqu’à

Saint-Pétersbourg, où les attendaient d'autres volontaires, qui avaient acheté des valises pour remplacer les sacs de fortune qui s’effilochaient. Le voyage vers l'Estonie s'est ensuite déroulé sans encombre. Victoria Kovalevska a prévenu ses filles de ne rien dire lorsqu'on leur demanderait à la douane pourquoi elles voulaient quitter la Russie. Le voyage a duré quatre jours.

Ses souvenirs de Marioupol sont un cauchemar - le torse d'une femme dans la rue, sa fille marchant dans de la cervelle humaine étalée sur le sol, la faim et le froid qui, elle le craignait, les tueraient plus douloureusement que les bombes. Mais ses souvenirs de la Russie sont empreints de la gentillesse inattendue qu'ils ont reçue des volontaires russes. « J'adorerais pouvoir dire leurs noms », dit-elle, le visage illuminé. « Et je leur dirais à tous : vous êtes comme des anges tombés du ciel qui nous ont abrités de vos ailes… Parce qu'il n'y avait aucun espoir. Aucun. »


Reportage pour Associated Press : Lori Hinnant, Cara Anna, Vasilia Spenaneko et Sarah El Deeb, avec l’aide de Anastasiia Shvets et Elizaveta Telnaya, Oleksandr Stashevskyi, Mstyslav Chernov, Sophiko Megrelidze.

Article original ICI

Traduction et adaptation : la rédaction des humanités.

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